Cercasi produttore disperatamente

C'est un court métrage étrange que Cercasi produttore disperatamente réalisé en Italie par Patrick Lowie.

Pourquoi étrange ? Parce que habitués à voir en Belgique - cfr le dernier Festival Média 10/10 de Namur - des courts métrages avec un schéma que l'on pourrait qualifier de "classique" (une histoire qui, en une douzaine de minutes, réussit à commencer, à se développer et à se terminer grâce à une construction parfaite impeccablement mise en scène), Cercasi produttore disperatamente se situe résolument ailleurs, aux antipodes de ce schéma.

Dès lors, sans doute inconsciemment influencés par ce schéma, on ne peut s'empêcher de penser que le court métrage de Patrick Lowie ne brille ni par sa construction très rigide, ni par une histoire très linéaire, ni par des mouvements de caméras parfaits (cfr ce pano haut/bas, droite/gauche, bas/haut qui ouvre le film). D'ailleurs, Cercasi produttore disperatamente nous ferait plutôt penser à un clip à cause de sa brieveté (six minutes d'images), de la chanson des Latin Rockers illustrée comme un clip et on serait même tentés de croire que l'on est en train de regarder un spot publicitaire à cause de ce qu'on pourrait appeler le sujet : un cinéaste - qui s'appelle Patrick Lowie - cherche un producteur pour le long métrage qu'il a écrit et dont la trame nous est brièvement racontée. Généralement, il y a une expression toute faite qui qualifie le court métrage : c'est une carte de visite pour un jeune réalisateur. Patrick Lowie va plus loin et son court métrage devient la carte de visite du long métrage qu'il voudrait réaliser, un "trailer", une promo pour appâter un éventuel producteur.

Alors, Cercasi produttore disperatamente plutôt un clip, un spot déguisé ? Non, et paradoxalement je parlerais d'une petite page de grand cinéma.

Produire de nos jours un court métrage d'auteur sans l'argent de l'un ou l'autre Ministère, frise la folie. Patrick Lowie est un de ces fous qui a travaillé plus de six mois pour réaliser et produire à ses frais, ce court métrage. Parce qu'il y a crû, parce qu'il croit encore à un certain cinéma, loin de l'académisme, loin de ce nivellement par le bas qui envahit aujourd'hui la plupart de nos écrans.

Que le film ne soit pas tout à fait abouti (et les moyens financiers y sont pour beaucoup), qu'il nous laisse un peu trop sur notre faim, que la construction soit assez lâche (notamment avec cette dernière séquence dont on se serait bien passés), peu importe. L'important, c'est cette poésie qui se dégage de ces images, cette sorte de nostalgié d'un certain cinéma qui nous étreint.

En effet, on peut entrevoir dans ces quelques minutes de film la même aspiration que Pasolini pour "un cinéma de poésie", ce cinéma dont, selon Pasolini, les "pages lyriques" s'opposent à la "prose du cinéma classique", ce cinéma qui permet à l'auteur de se servir de l'"état d'âme psychologique dominant du film" pour utiliser une "liberté anormale et provocatoire", ce cinéma dont le vrai protagoniste n'est pas le héros de la narration mais le style, ce cinéma fasciné par les visages (est-ce un hasard si celui de Paolo Cipriani est très pasolinien ?), par les corps qui bougent (les Latin Rockers qui chantent) et par les paysages (cette plage, où a été tourné le film, est-ce celle de Ostie si chère mais en même temps fatidique à Pier Paolo Pasolini ?). Il y a aussi ce rythme de montage très moderne, le choix du N/B teinté et, surtout, cette merveilleuse bande son qui, à elle seule, mérite au moins une deuxième vision du film.

C'est tout cela qui, au-delà des apparences, fait la beauté de ce film. Sa forme provocatoire, entre le clip et le spot -, cette liberté prise avec les canons habituels de la narrativité, la façon de filmer, tout nous rappelle les théories de Pasolini. Jusqu'au thème du long métrageraconté par Patrick Lowie car, en fait, cette histoire d'un prêtre qui va devenir une rock star, n'est-ce pas le but ultime du "cinéma de poésie" pasolinien qui devient le lieu privigélié où le monde prolétarien (le prêtre), grâce à la poésie de l'image, reconquiert cette force d'attraction (le mythe de la rock star) qu'il a perdu dans la réalité ?

Storia d'amore de Francesco Maselli c'était cela aussi et pour que ce film ne reste pas isolé, on ne peut que souhaiter à Patrick Lowie que sa recherche ne soit pas trop désespérée.

Paolo Zagaglia, Sortie de Secours - novembre 1988

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