Le printemps des chiens errants
Patrick Lowie, votre quatrième roman
« Le printemps des chiens errants » sort en janvier 2009. Est-il dans
la lignée des trois précédents ?
Non. D'ailleurs, j'ai décidé de les appeler « La trilogie des
illusions ». Il y avait dans ces trois romans les parfums de la quête
de soi, des autres, des origines. L'illusion de rencontres impossibles
mais tellement belles et donc par définition tellement vraies.
L'illusion de croire qu'on peut planter des amandiers dans un désert
(alors que j'ai déjà vu des fontaines dans un désert). Le parfum des
illusions. J'ai présenté à mes lecteurs deux personnages principaux :
Pedro, jeune Portugais d'origine goanaise et Mehdi, fils adoptif de
Pedro, berbero-algero-marocain, que j'ai adoré présenté comme «
L'enfant du Kerala ». Ces trois livres sont trois parfums (j'insiste),
alors que « Le printemps des chiens errants » ne sent pas très bon.
Oui mais on y
retrouve tout de même ce mélange entre réalités et songes. Cette même
écriture atypique entre poésie, mots et belles phrases. Vos livres sont
des OVNIS dans le monde du livre. Sans vous demander des références,
d'où vous vient cette façon d'écrire ?
Naturellement. Je lis beaucoup mes textes à voix haute. Je les
corrige à l'oreille comme si je corrigeais une partition musicale. Et
comme je n'y connais rien en musique, j'invente mon solfège
grammaticale. Les virgules sont pour mon écriture complètement
obsolètes. Pour certains, j'en fais des romans indigestes (ceux qui
sont sourds) et pour les autres, c'est clair qu'ils s'enchantent ! Je
me souviens d'une critique niaise dans le quotidien LE SOIR qui disait
grosso modo à propos de mes livres qu'inventer un style n'était pas
donné à tout le monde. Je réponds volontiers : le comprendre non plus.
Alors voilà,
la veine polémiste de Patrick Lowie qui n'hésite jamais à donner des
noms ou à critiquer un système. Lorsqu'on lit votre dernier roman, on
comprend que vous êtes un peu anarchiste quand même !
L'étiquette, c'est comme le nom d'un peuple, on ne se la met
jamais sois-même. On a déjà essayé de me coller un nombre incalculable
d'étiquettes : anarchiste, gauchiste, fasciste, social-démocrate, ...
écrivain-voyageur, auteur de littérature gay, .... n'est-ce pas drôle ?
Pourquoi toutes ces étiquettes ? Pourquoi ne pas simplement parler de
mes livres plutôt que de leur apparence ? J'écris sans tabou, c'est
vrai. Je dis ce que je pense. Tout le monde ne le fait pas ?
Comment est
né « Le printemps des chiens errants » ?
C'est un éditeur liégeois qui m'a contacté et qui m'a dit :
écoute, tu connais bien les rouages de l'édition belge. Pourquoi ne pas
nous écrire un essai sur ce thème ? J'ai accepté. En même temps, je
n'ai pas compris pourquoi ils m'ont conseillé de lire Petit déjeuner
chez Tiffany de Truman Capote en référence à ce qu'ils voulaient. J'ai
lu ce livre. Ca m'a plongé dans un monde qui n'était pas le mien et
j'ai adoré évidemment. Au fil de l'écriture je réalisais que d'écrire
un essai n'était pas la meilleure idée. Je restais bloqué sur des
comportements familiers, des gens que je voyais régulièrement et que je
ne parvenais pas à décrire. Mais j'ai compris que je devais en faire un
vrai roman comme un vrai film de Fellini. Et là, c'est devenu drôle.
Il s'agit
donc bien d'un roman ? Et pas d'un essai-fiction ?
C'est un roman drôle et poétique. C'est l'histoire d'un
éditeur belgo-brésilien, Rogerio Veloso, qui gagne à l'Euro-Milliards
(peut-être en ancien francs belges) et qui décide de l'investir dans sa
petite maison d'édition qui devient en un jour plus importante que les
« éditions Luca Peggio ». Le livre est volontairement décousu
parce que le récit débute par la tentative de meurtre de Rogerio Veloso
et que tout est raconté par un homme luttant entre la vie et la mort
entre ses délires et la réalité.
J'ai été
frappé par la ressemblance vers la fin du récit avec « Le désert des
Tartares » de Dino Buzzati. Et ce personnage, presque militaire,
gardien du serpent de papier.... Abd El Ouders.
Oui, le gardien du conformisme. Gardien qui ne garde plus rien
puisque le serpent a été déserté depuis belle lurette. Il me fait
penser à ce gardien de décors cinématographiques à Ouarzazate. Les
décors de films « peplums » utilisés sporadiquement mais gardés toute
l'année. Abd El Ouders est un personnage clé du roman puisqu'il semble
manipuler tout le monde avec une certaine facilité. Oui, Dino Buzzati
que j'ai beaucoup lu dans mon adolescence. J'ai tout lu de Buzzati.
On pourrait
vous faire le reproche que ce roman soit lié à un monde du livre assez
petit finalement. Pensez-vous que cela va intéresser le grand public ?
Votre question est étrange. Le monde du livre est le miroir de
nos sociétés. Il n'est ni mieux ni pire. On peut juste lui reprocher
d'être sclérosé. Le combat entre les hommes et les femmes dans ce monde
est identique à ce qu'il se passe dans la politique ou dans le monde
des affaires.... et que souvent le combat y est pathétique voir
mesquin. On y parle de concurrence, d'argent, et les égos sont
surdimensionnés. Mais c'est surtout un livre à plusieurs degrés de
lecture. On peut le lire comme un polar drôle et ceux qui s'y
reconnaîtront riront tout au temps j'espère ! Ce n'est pas un livre
contre tel ou tel éditeur.
Tous les
personnages sont reconnaissables en effet, il y en a qui pourtant
semble créé de toutes pièces, c'est celui de Rogerio Veloso, non ? Vous
n'êtes pas Brésilien que je sache !
En y réfléchissant, c'est le 8 1/2 de Fellini auquel je fais
finalement le plus référence dans ce roman sans qu'il ait été pourtant
construit en y pensant. Rogerio Veloso, c'est Guido Anselmi, le
personnage joué par Marcello Mastroianni et qui était en fait Federico
Fellini lui-même... on pourrait dire que « Le printemps des chiens
errants » est mon 3 ½ .... je ne suis pas en manque d'inspiration loin
de là, mais je me suis quand même posé la question à quoi cela servait
d'écrire. Le destin vous fait parfois jouer de vilains tours ! Comme
éditeur, j'ai découvert l'envers du décor qui n'est pas joli joli mais
encore une fois pas pire qu'ailleurs. Sauf que j'avais idéalisé
l'édition. Rogerio Veloso est entre la vie et la mort comme j'ai été
hésitant entre tout continuer ou tout arrêter. Se laisser battre pour
passer à des choses plus sérieuses ou se battre pour que de petites
choses changent ? Guido Anselmi passe son temps dans des thermes, moi
dans mes rêves et mes voyages passés. Un des personnages du film
explique à Guido que le cinéma est en retard de 50 ans sur les autres
formes d'art. Je pense que la littérature a un siècle de retard.
Propos recueillis par Slimane